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    Paul N. Goldschmidt on Quitter l'Euro

    12th June 2013

    Paul N. Goldschmidt is a former director at the European Commission (1993-2002) and a member of the Advisory Board of the Thomas More Institute.

    Les nombreuses réactions à mon article du 29 mai sur un abandon de l’Euro par l’Allemagne m’ont incité à revenir sur la question. Ce débat suscite, en effet, des prises de position politiques de plus en plus irresponsables et/ou irréalistes, notamment en France. Outre l’opposition du Front National et du Front de Gauche qui réclament la sortie unilatérale de la France de l’Euro, la polémique déchire aussi l’UMP et le Parti Socialiste.

    Cette situation est porteuse de très graves dangers, rendant urgente une information sobre et objective de l’opinion publique. En effet, la légèreté avec laquelle certains soi-disant responsables politiques envisagent un abandon de la monnaie unique est stupéfiante et fait l’impasse sur les conséquences inévitables d’une telle décision.
     
    La confusion s’étend jusqu’aux plus hauts niveaux de l’Etat : le Président Hollande appelle de ses vœux, le 16 mai, la création d’un « gouvernement économique » de l’UEM, assorti d’un budget et, in fine, d’une capacité d’émission d’Eurobonds, alors que, quelques jours plus tard, il fustige la Commission pour oser faire des recommandations de réformes structurelles (en contrepartie d’un délai supplémentaire de deux ans pour réduire le déficit) dans le cadre légitime de ses responsabilités. De surcroît, on entend au PS des propositions aussi farfelues qu’une responsabilisation (ingérable) de la BCE devant les Parlements nationaux de l’Eurozone, alors que c’est clairement le Parlement Européen qui devra assumer ce contrôle, après la mise en œuvre préalable des réformes nécessaires.
     
    Un premier amalgame injustifié, soigneusement entretenu par les partis extrémistes, est de rendre la monnaie unique responsable de la crise et de l’austérité et, par conséquent, de faire croire qu’on s’en sortira en s’extirpant de l’Euro. S’il est vrai que des erreurs ont été commises, notamment en ne parachevant pas l’UEM dans la foulée de l’introduction de la monnaie unique en 1999, il est tout aussi incontestable que l’Eurozone a été un rempart protecteur efficace pour ses Membres - et pour l’UE en général - face au déferlement de la crise. Sans l’Euro, les Membres de l’UE auraient eu recours, comme par le passé, à des dévaluations compétitives, détruisant les fondements du « marché unique » dont même la Grande-Bretagne se fait un défenseur acharné.
     
    Dans ce contexte il sied de souligner la contradiction du raisonnement proféré par Marine Le Pen : en effet si, comme elle le soutient, l’Euro est trop fort, il incombe à l’Eurozone de s’accorder sur une politique de change, complétée par une politique monétaire compatible de la BCE, dans le but d’affaiblir la monnaie unique ; pour ce faire il faut nécessairement renforcer la cohésion économique au sein de l’UEM. Cette solution est évidemment totalement incompatible avec la sortie de la France de l’Euro, qui entrainerait l’implosion de l’UEM et le retour du « chacun pour soi ». Marine Le Pen (et autres pyromanes des monnaies) doit sortir du bois et affirmer clairement si elle favorise le renforcement de l’Eurozone, avec la possibilité de mener une politique de change qui protège les intérêts européens (ce qui justifierait le parallèle qu’elle fait avec le Japon) ou si la récupération de la souveraineté monétaire française est prioritaire, ce qui implique de facto une volonté de dévaluation unilatérale catastrophique pour la population en termes de pouvoir d’achat.
     
    C’est pourtant clairement cette dernière thèse qui prévaut. Si la crise des années 1930 est trop ancienne pour susciter une réaction de l’opinion publique lorsqu’on la compare à la crise actuelle, il serait bon de faire un rapprochement avec une autre crise, plus récente, d’ampleur comparable et qui est encore fraîche dans toutes les mémoires : il s’agit de l’implosion de l’Union Soviétique et de son « marché commun » associé, le Comecon. On se souviendra, en effet, que tous les pays impliqués, sans aucune exception, ont été touchés par une chute considérable et immédiate du niveau de vie avant de – et à des degrés divers – retrouver progressivement le chemin de la croissance, aidés pour nombre d’entre eux par l’adhésion à l’Union Européenne.
     
    L’implosion de l’UEM (et de l’Union Européenne) aurait inévitablement des conséquences désastreuses similaires qui devraient faire face, de surcroît, à une période plus ou moins prolongée de contrôle des changes, réminiscence des années d’après guerre, pour éviter une fuite des capitaux. Alors que dans le cas de l’implosion du communisme les sacrifices demandés étaient compensés par des perspectives d’une amélioration significative des libertés et des droits, ce qui les rendait plus supportables, aucune compensation de ce type ne sera offerte aux citoyens européens. Bien au contraire, les pertes de pouvoir d’achat et autres restrictions seront susceptibles de créer l’effet exactement inverse, c'est-à-dire susciter des conflits sociaux débouchant sur des régimes politiques d’exception ; ceux-ci feront perdre aux citoyens les avancées économiques, sociales et politiques qu’ils considèrent aujourd’hui, parfois abusivement, comme des « acquis » définitifs et qui constituent l’exemplarité de la construction européenne.
     
    C’est donc cette vérité d’un avenir qui « déchante » qu’il faut présenter au citoyen européen comme alternative à la poursuite et l’approfondissement de soixante ans de construction européenne. Certes, le ré enchantement du projet européen implique aussi des sacrifices pénibles dont les moindres ne sont pas des abandons supplémentaires de souveraineté nationale qui serviront d’épouvantail aux sirènes du national-populisme. Cependant, la préservation des valeurs et des acquis du modèle européen face à la réalité d’un monde globalisé et interdépendant ne peut s’envisager qu’à l’échelle européenne ; la solidarité entre les peuples de l’Union ne peut se concrétiser que par l’augmentation de droits et de devoirs partagés.
     
    C’est pourquoi les élections européennes de juin prochain revêtiront une importance cruciale pour l’avenir de l’Union. En effet, grande sera la tentation de faire croire à l’électeur qu’il peut, sans risque majeure, user de son droit de vote pour « protester » impunément contre les insuffisances de l’Union en accordant son suffrage aux partis « eurosceptiques ». Etant donné les pouvoirs accrus dévolus au PE par le traité de Lisbonne, ce résultat déboucherait sur le blocage total de l’Union. La sortie de crise serait reportée, induisant l’implosion de la monnaie unique et la vérification des conséquences mentionnées ci-dessus. Il ne faut pas négliger la possibilité que, au cas où une telle perspective s’emparerait de l’opinion, les marchés accéléreraient le processus en provoquant anticipativement une nouvelle crise financière d’une proportion telle qu’elle deviendrait très rapidement incontrôlable.
     
    Le temps du compromis est donc révolu. Soit le citoyen européen se laisse persuader que son intérêt et celui des générations futures passent par la poursuite de l’intégration, avec son lot de défis et de difficultés mais offrant aussi des perspectives et des espoirs, soit il devra se préparer à accepter son appauvrissement durable et irréversible et à assister impuissant à la fin du rayonnement de la civilisation européenne.

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