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Paul N. Goldschmidt on « Chypre » : L’Union cumule les Risques du Poker Menteur et de la Roulette « Russe » !

21st March 2013

 EPP photo: It shows Angela Merkel and Nicos Anastasiades shaking hands at a summit in 2007

Paul N. Goldschmidt is a former director at the European Commission (1993-2002) and a member of the Advisory Board of the Thomas More Institute.

Alors que les propositions de l’Eurogroupe pour venir en aide à Chypre semblaient refléter un équilibre sain entre le support des Membres de l’Eurozone et du FMI d’une part  et l’imposition du contribuable chypriote de l’autre, le rejet des conditions par le Parlement chypriote crée une situation extrêmement dangereuse, capable d’enflammer les braises encore rougeoyantes de la crise financière.

Rappelons tout d’abord que l’accord respectait parfaitement les contraintes et exigences des parties en présence : l’Eurogroupe et le FMI conditionnaient leurs interventions à une série de mesures préalables, y compris une contribution de Chypre de €5,8 milliards ; ce montant tenait compte de la « soutenabilité » à terme de la dette du pays. Chypre, exerçait, comme il se doit, sa pleine souveraineté en choisissant l’assiette et les taux d’imposition pour financer sa participation ; c’était donc son choix de proposer deux taux, ce qui alourdissait la facture des plus fragiles et protégeait celle des nantis (alors qu’apparemment, ses interlocuteurs suggéraient de frapper plus fort les gros déposants).

L’erreur fondamentale a été un défaut de communication. La responsabilité première appartient aux autorités qui, en manquant de précision, ont permis aux commentateurs de tout poil (politiciens, économistes, journalistes etc.) de propager à tort et à travers des interprétations erronées de la portée des mesures proposées. A épingler, en particulier, la dénonciation des accords par des Ministres qui les avaient entérinés quelques heures auparavant. Les opinions publiques, non seulement à Chypre mais aussi dans l’ensemble de l’Union, s’en sont trouvées totalement déstabilisées.

La polémique s’est focalisée sur un amalgame superficiel entre le prélèvement (impôt) sur les dépôts et l’accord des Pays Membres de l’Union, remontant à 2008, de « garantir » les dépôts bancaires à hauteur d’€100.000. Fort de l’incertitude ainsi crée et du support implicite de nombreux « faiseurs d’opinion », il n’est pas étonnant que le citoyen chypriote se soit senti trahi et ait manifesté énergiquement (quoique sans violence) son opposition absolue au prélèvement fiscal. Ce faisant, la marge de manœuvre des parlementaires, de moduler l’application de la taxe pour protéger les personnes moins favorisées, s’est évaporée, conduisant  à son rejet pur et simple.

Le Premier ministre avait pourtant prévenu qu’à moins de trouver le financement nécessaire, le système bancaire s’effondrerait, entraînant la sortie du pays de l’Union Monétaire. Cette alternative serait, financièrement parlant, beaucoup plus pénible pour l’ensemble des chypriotes ainsi que pour les déposants (résidents ou non). La colère de la population a conforté le Parlement dans le sentiment – largement basé sur le cas grecque – que les Pays Membres de l’Eurozone feront, in fine, « tout » pour éviter  la sortie de Chypre de l’Eurozone de crainte de créer un précédent et risquer la contagion. Ainsi s’est entamée une partie folle de « Poker Menteur » dont personne ne peut être sûr de qui tremblera le premier, mais qui va, quelle qu’en soit l’issue, laisser des traces profondes et entrainer de nombreuses conséquences.

La première, incontournable, est de gérer dans l’urgence le processus de réouverture des banques locales. Au-delà d’un support en liquidités par la BCE (dans le cadre limitatif de ses règles), un retrait massif des dépôts est à prévoir ; il faudra l’encadrer par des mesures strictes (cela rappellera l’opération Gutt en 1944 qui gela l’ensemble des dépôts bancaires en Belgique pour assainir le marché au lendemain de la guerre).

Concernant la garantie des dépôts bancaires, le mal est d’ores et déjà fait : quelles que soient les clarifications apportées, la confiance dans l’intangibilité de cette garantie est durablement remise en cause. Cela aura des conséquences très lourdes sur les négociations de ce volet de l’Union Bancaire dont un des objectifs, pourtant essentiel, d’une mutualisation des risques pourrait être définitivement compromis.

La mise au pilori de la suggestion de « taxer » les dépôts aura aussi pour conséquence de renforcer la fragmentation du marché bancaire au sein de l’UEM dans la mesure où les déposants éviteront, par précaution, de conserver des liquidités excédentaires dans un pays qui pourrait être tenté d’imposer une taxe similaire.

Enfin, à côté des conséquences purement économiques et financières, les interlocuteurs de vendredi dernier ont, une fois de plus, réussi à faire porter à l’Europe et la Troïka, dans l’esprit du citoyen, la responsabilité pour un échec qui doit incomber très clairement aux Gouvernements. Ils semblent, aussi, avoir totalement ignoré les règles élémentaires du « principe de précaution ». En effet quant on joue à la « roulette russe », il ne faut pas oublier que si la seule cartouche dans le barillet manque sa cible, l’arme devient inutilisable et d’autres vont en profiter.

En l’occurrence, le spectre d’un sauvetage de Chypre par la Russie soulève des questions géopolitiques très dérangeantes. La situation géographique de l’île et ses ressources en hydrocarbures en font un enjeu stratégique majeur dans le contexte de la poudrière du Moyen-Orient où un conflit plus généralisé n’est pas à exclure. La capacité d’exercer un « chantage » pourrait s’avérer très déstabilisateur au sein de l’Union Européenne et profiter aux forces nationales-populistes qui exploitent au maximum de telles situations.

Il est évident que, face à la perte de confiance suscitée par la gestion calamiteuse de la crise chypriote, une nouvelle crise financière engloutirait à la fois le système bancaire et le marché des dettes souveraines. Le comportement, jusqu’à présent relativement tempéré des marchés financiers, peut basculer très rapidement. Il est urgent que le pouvoir politique réaffirme son contrôle de la situation. Citant Paul Henri Spaak il est plus vrai que jamais qu’ « il n’est pas trop tard mais il est temps » !

 

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